JÉRUSALEM, WASHINGTON ET KINSHASA : JUSQU’OÙ FÉLIX TSHISEKEDI EST-IL PRÊT À ALLER ?

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JÉRUSALEM, WASHINGTON ET KINSHASA : JUSQU’OÙ FÉLIX TSHISEKEDI EST-IL PRÊT À ALLER ?

ÉDITORIAL — Par Inno

La diplomatie congolaise vient-elle de franchir une nouvelle étape dans sa recherche d’un rapprochement stratégique avec les États-Unis et Israël ?

La question mérite d’être posée.

Le président de la République démocratique du Congo, Félix-Antoine Tshisekedi, s’est rendu en Israël et a rencontré le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu à Jérusalem le 1er septembre 2026. À l’issue de cette rencontre, Israël et la RDC ont annoncé leur intention de prendre les mesures nécessaires pour transférer l’ambassade congolaise de Tel-Aviv à Jérusalem, sans toutefois fixer de calendrier précis.

Ce choix diplomatique n’est pas anodin.

Jérusalem : une simple adresse diplomatique ? Non.

Pour comprendre la portée de cette décision, il faut sortir de la simple question géographique.

Jérusalem est au cœur du conflit israélo-palestinien. Israël considère l’ensemble de la ville comme sa capitale. Les Palestiniens revendiquent, eux, Jérusalem-Est comme capitale d’un futur État palestinien. Le statut définitif de Jérusalem fait partie des questions qui ont été laissées aux négociations de règlement final entre les parties.

Il serait donc inexact de dire que Jérusalem  appartient à l’ONU . En revanche, il est exact de dire que son statut international et politique demeure profondément contesté et que la grande majorité des États maintiennent leurs ambassades en dehors de Jérusalem précisément en raison de cette question.

Le choix de Kinshasa prend donc une dimension politique qui dépasse largement le déplacement d’un bâtiment diplomatique.

Pourquoi maintenant ?

C’est ici que les interrogations commencent.

Le rapprochement entre Kinshasa, Washington et Tel-Aviv intervient alors que la RDC cherche à renforcer ses partenariats internationaux dans un contexte de guerre dans l’est du pays et de tensions persistantes avec le Rwanda.

Des analystes cités par The New Arab estiment que le projet de transfert de l’ambassade pourrait notamment s’inscrire dans une stratégie visant à obtenir davantage de soutien américain face à la situation sécuritaire dans l’est de la RDC.

Cette interprétation mérite d’être examinée, sans pour autant transformer une hypothèse diplomatique en certitude.

Car une question fondamentale demeure :

Kinshasa prend-elle cette décision principalement au nom d’une stratégie nationale congolaise, ou cherche-t-elle aussi à envoyer un signal politique particulièrement fort à Washington et à l’administration de Donald Trump ?

La différence est considérable.

Plaire à Washington ? Une hypothèse, pas encore une preuve

Il faut être prudent.

Rien ne permet d’affirmer comme un fait établi que Félix Tshisekedi déplacerait l’ambassade congolaise uniquement pour  faire plaisir  à Donald Trump.

Mais le contexte international permet de comprendre pourquoi cette lecture existe.

Le transfert de l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem en 2018, décidé sous la première administration Trump, avait constitué une rupture majeure de la politique américaine traditionnelle sur cette question.

Depuis, quelques États seulement ont installé leurs ambassades à Jérusalem. En 2026, cette liste demeure limitée, avec notamment les États-Unis, le Guatemala, le Honduras, le Kosovo, la Papouasie-Nouvelle-Guinée, le Paraguay et les Fidji.

Le choix congolais placerait donc la RDC dans un groupe diplomatique relativement restreint.

Et c’est précisément ce qui donne à cette décision sa portée symbolique.

La souveraineté congolaise est-elle en jeu ?

C’est probablement la question la plus importante.

Déplacer une ambassade relève, en principe, de la souveraineté d’un État. La RDC a parfaitement le droit de décider où elle installe sa représentation diplomatique.

Mais avoir juridiquement le droit de prendre une décision ne signifie pas que cette décision est dépourvue de conséquences géopolitiques.

Le véritable débat devrait donc être ailleurs :

Qu’obtient concrètement la République démocratique du Congo en échange de ce choix diplomatique ?

Plus de soutien américain ?

Une coopération sécuritaire renforcée ?

Des investissements ?

Un appui diplomatique contre le Rwanda et les groupes armés actifs dans l’est du Congo ?

Une coopération technologique ou agricole avec Israël ?

Ou essentiellement un rapprochement politique et symbolique ?

Le peuple congolais est en droit de connaître la réponse.

La RDC doit-elle devenir un partenaire privilégié d’Israël ?

La question mérite également d’être posée sans passion.

Israël dispose d’une expertise reconnue dans plusieurs secteurs : agriculture, gestion de l’eau, technologies, cybersécurité, sécurité et innovation.

La RDC, immense pays aux ressources considérables mais confronté à de graves problèmes d’infrastructures, d’électricité, d’agriculture et de sécurité, pourrait certainement chercher à développer des partenariats économiques et technologiques avec Israël.

Mais un partenariat économique n’oblige pas nécessairement à prendre position sur toutes les questions diplomatiques israélo-palestiniennes.

C’est là que le transfert de l’ambassade devient politiquement sensible.

Un précédent africain existe déjà

Contrairement à certaines affirmations qui circulent, Félix Tshisekedi ne serait pas le premier dirigeant africain à envisager une ambassade à Jérusalem.

En 2020, le Malawi avait annoncé son intention d’établir une ambassade à Jérusalem, ce qui devait en faire le premier pays africain à prendre cette décision à l’époque.

Mais le projet n’a finalement pas abouti de cette manière : en 2024, le Malawi a ouvert son ambassade en Israël à Tel-Aviv.

Cette expérience est intéressante pour Kinshasa.

Elle montre que la question de l’emplacement d’une ambassade peut évoluer avec les changements de contexte politique et diplomatique.

Que gagne réellement le Congo ?

Voilà peut-être la véritable question que devrait poser tout journaliste congolais.

Pas seulement :

 Pourquoi Jérusalem ?

Mais surtout :

 Qu’est-ce que la RDC obtient en retour ?

Si le transfert de l’ambassade permet à Kinshasa d’obtenir des engagements précis et vérifiables en matière de sécurité, d’investissements, d’infrastructures, de technologie ou de soutien diplomatique, le gouvernement doit les présenter clairement au peuple congolais.

Si, en revanche, il s’agit essentiellement d’un geste symbolique destiné à renforcer les relations personnelles et politiques avec certains dirigeants étrangers, alors les Congolais sont également en droit de demander si ce choix correspond réellement aux priorités nationales.

Le Congo ne doit pas confondre partenariat et alignement

La République démocratique du Congo peut être l’amie des États-Unis.

Elle peut être l’amie d’Israël.

Elle peut également développer des relations avec la Chine, l’Europe, les pays arabes, la Russie, l’Afrique du Sud et l’ensemble de ses partenaires africains.

Une diplomatie congolaise efficace devrait pouvoir multiplier ses partenariats sans devenir dépendante d’un seul camp géopolitique.

La question n’est donc pas de savoir si le Congo doit être  pour  ou  contre  Israël.

La question est de savoir si chaque concession diplomatique congolaise produit un avantage concret pour le peuple congolais.

Jérusalem mérite une explication nationale

Le transfert annoncé de Tel-Aviv vers Jérusalem ne devrait pas être traité comme une simple formalité administrative.

Il touche à une question internationale parmi les plus sensibles du monde.

Il engage l’image diplomatique de la RDC.

Et surtout, il intervient à un moment où Kinshasa cherche désespérément des soutiens internationaux face à la crise sécuritaire dans l’est du pays.

C’est pourquoi le gouvernement congolais devrait expliquer publiquement aux Congolais :

Pourquoi Jérusalem ?

Quels engagements américains ou israéliens accompagnent cette décision ?

Quels avantages économiques, sécuritaires et diplomatiques la RDC va-t-elle obtenir ?

Quelle sera la position de Kinshasa sur le statut de Jérusalem et sur la question palestinienne ?

Et surtout :

Cette décision répond-elle d’abord aux intérêts stratégiques de la République démocratique du Congo ou à une stratégie plus large de rapprochement avec Washington et Tel-Aviv ?

Le Congo n’a pas besoin d’une diplomatie qui cherche simplement à être remarquée.

Il a besoin d’une diplomatie qui rapporte quelque chose au peuple congolais.

Car au bout du compte, une ambassade peut changer d’adresse.

Mais la souveraineté, la crédibilité et les intérêts d’un État ne devraient jamais être traités comme une simple monnaie d’échange diplomatique.

 

 

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